02/07/2004

UN PETIT MATIN PARISIEN Par Arkenlond

Il arrive. Le métro entre dans la lumière de la station, bruyant, comme à son habitude. Le conducteur toise les quelques rares passagers qui vont s’engouffrer dans sa rame, l’instant  d’après. Pas très souriants, les yeux lourds. Il est 5h35 du matin, et c’est le premier métro. La sonnerie retentit, les portes se referment dans un grand fracas, et les wagons s’ébranlent brusquement. La journée reprend, lentement, dans les brumes du matin. Dans la première voiture, pas une parole, pas un bruit autre que celui des pneus qui glissent sur leurs rails. Là, celui qui se tient dans le fond du wagon, assis sur un strapontin, puisqu’à cette heure, chacun peut s’asseoir, doit regagner une quelconque boulangerie, désabusé et plein de la nuit qu’il a du abréger trop tôt. Derrière lui, une jeune femme tente de remettre de l’ordre dans le maquillage qu’elle a à peine eu le temps d’ébaucher. Face à elle, les yeux mi-clos, un homme sans âge et couvert d’habits râpeux regarde la nuit du tunnel, hypnotisé par le passage régulier des ampoules qui courent le long du mur. A moins que ce ne soit le métro qui file le long des câbles suspendus ?
 La rame s’immobilise dans la station suivante. Là, quelques jeunes, les yeux rougis, mais souriants, ouvrent les portes et s’engouffrent, riant et parlant fort, dans le silence du wagon. Les passagers lèvent la tête, blasés, et une femme les regarde comme si ils venaient de la réveiller pour de bon. Ils lui ont pris les quelques derniers instants de sommeil et de nuit qu’elle comptait grappiller à la vie. Alors que le train s’ébranle à nouveau, ils s’avachissent sur une banquette et discutent de la nuit qu’ils n’ont pas encore commencée.
 A l’heure où ceux qui vont se coucher croisent ceux qui se lèvent, le temps tourne en boucle et semble hésiter à reprendre sa route…Triste condition à assumer, mélancolie du matin ? Tout semble triste et endormi. Pourtant, une atmosphère unique se dégage de cette petite assemblée. Ils ont dans leurs mains, puisque les seuls à en être conscients, la destinée de toute une immense ville qui sommeille encore. Ils veillent, bienveillants involontaires, sur leurs pairs l’espace de ces quelques minutes qui précèdent la sonnerie de tous les réveils des hommes. Là, ils sont quelqu’un. Mais ils se perdront, inconscients, bien vite, dans l’anonymat de la ville. Et pourtant, ils vivent ici leurs instants les plus réels, les plus palpables. Alors qu’ils ne se rendent compte que de leur infortune…
 Les premières lueurs de l’aube pointent alors que la rame file au-dessus de la Seine, vers sa prochaine destination. Aujourd’hui, il fera beau, mais ceux-là ne peuvent que le constater. Ils seront dans leurs caves ou dans leurs bureaux bien avant que le soleil ne soit vraiment levé. Ces autres seront profondément endormis s’ils parviennent à trouver le sommeil qu’ils n’arrivent plus à rattraper. Les lueurs de la station se rapprochent, et un jeune femme se lève, qu’on n’avait pas aperçu jusqu’alors, enfoncée dans ses songes. Elle attrape une barre, et se tient devant les portes alors que le conducteur freine régulièrement pour s’immobiliser en douceur. Les portes qui s’ouvrent violemment contrastent avec la finesse de l’arrêt du métro. Elle descend, tourne la tête à gauche et à droite. Sur le quai, il n’y a qu’un sans logis allongé sur un banc et deux ou trois usagers qui s’empressent de s’engouffrer dans la rame, transis du froid que leur souffle le courant d’air constant.
 Le métro redémarre et s’éloigne dans un long hululement, ses feux rouges clignotant parfois, au gré des raccords entre les rails. Le suivant pourra se faire attendre quelques longues minutes, et l’homme en noir qui arrive essoufflé freine son allure en voyant le dernier wagon quitter la station. Il soupire, et s’assied face au couloir, désert de sortie du quai d’en face.
  Il n’est plus si désert, d’ailleurs. Les passants se font plus nombreux, plus pressés, mieux réveillés. Le nombre des passages de rames s’intensifie et la quai s’emplit d’une rumeur sourde de pas hâtifs. La ville ogre s’est éveillée et commence à grignoter les quelques rares havres de silence qui subsistent encore. La nuit est terminée. Les bonnes gens de tout à l’heure ne sont plus que des pions insignifiants sur cet immense échiquier, où une pièce en pousse une autre. Ils garderont, pourtant, à jamais,  les quelques moments d’infini qu’ils vivent chaque matin, quand le temps ne sait pas tout à fait s’il doit avancer ou reculer.

19:45 Écrit par Anaryane | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Anaryane SVP, la taille des lettres plus grande pour avoir le plaisir de lire ces mots... Merci

Écrit par : Odysseus | 02/07/2004

ha... vivi j'y penserais lol c'est que euh je dois avoir de trop bons yeux :p

Écrit par : anaryane | 07/07/2004

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