20/06/2004

FIN DE L'HISTOIRE par Malenuit

L'homme contempla le ponant, théâtre du dernier crépuscule, et vit s'estomper imperceptiblement les derniers rais de lumière qui éclairaient encore le monde. La nuit serait longue puisque aucune aube n'était à attendre désormais. Plus jamais.
Il frissonna sans même penser à réprimer le moindre tremblement. Pas de témoin et de toute façon plus personne à qui raconter quoi que ce soit.
Le sombre seigneur était juché, altier malgré sa vertigineuse solitude, au plus haut des remparts de sa citadelle de basalte et fixait le couchant d'un oeil morne. Jadis il avait triomphé de tous et de tout. Ses armées innombrables allaient porter la gloire de son nom jusqu'aux confins de l'univers connu et des éons durant sa forteresse trônait au cœur de mille et mille empires. Sur la mort même, il avait conquis l'impunité, se jouant des lois universelles, et son aura ardente d'un désir impérieux consumait jusqu'à réduire en cendres fines les résistances des cœurs les plus réfractaires.
L'amour aussi lui était donc soumis.

Les ombres dans leur marche irrésistible grignotaient peu à peu du terrain, comme tous les soirs depuis toujours, lui semblait-il, hormis que cette fois-ci elles n'en reperdraient plus. Sa cape claqua mollement au vent de ténèbres qui venait de se lever sur la terre éteinte et dans un baroud d'honneur les flots se mirent à s'écraser sans conviction contre le bastion de l'unique spectateur de la fin des temps.
Il avait beau serrer d'une main déterminée la poignée de son glaive doté d'une lame au tranchant légendaire, fléau de tant de généraux, de tant de rois, il n'en demeurait pas moins conscient que cette dernière bravade ne lui servirait de rien en ces circonstances.
Drapé dans sa dignité dérisoire, l'immortel imperturbable prit son parti d'attendre la suite des événements. Stratège ultime, à aucun moment il ne s'était préparé à se battre contre rien. Comment affronter et qui plus est vaincre un ennemi qui refusait obstinément toute confrontation ?
La guerre contre l'inertie était jouée d'avance, perdue bien évidemment.

Forcément, dans les instants qui finissaient de s'égrener à l'intérieur du sablier du temps, ce fut son seul véritable regret qui lui vint à l'esprit : celle qu'il aima et perdit bien avant de s'être hissé au sommet du panthéon des héros suprêmes qui régissaient toutes choses au sein de la création, bien avant, hélas, qu'il eut accédé aux facultés qui lui auraient permis de prolonger l'existence de sa bien-aimée. Depuis longtemps il se consolait en se disant qu'ils auraient difficilement supporté ensemble une éternité de conflits, d'horreur, et parfois d'ennui. Mais pas ici, pas au seuil du vide qui s'apprêtait à l'embrasser. Il aurait donné bien des âges de sa vie qui ce soir se précipitait dans l'impasse du néant pour l'avoir à coté de lui, pour qu'elle lui tînt juste la main, qu'elle le rassurât. Il ne pouvait même pas regretter, il n'avait rien pu faire, ni alors, ni depuis. La nuit tomba.

"Vous avez du nouveau sur l'état de santé du bleu, sergent ?" demanda distraitement le capitaine d'infanterie, visiblement préoccupé par le théâtre des opérations en contrebas. Le sous-officier qui l'avait rejoint en rampant sur le sommet de la butte répondit à son supérieur qui ne détourna pas les yeux de ses jumelles : "son délire n'a pas duré bien longtemps, mon capitaine, une minute à peine. Par contre il est mort maintenant. Des histoires de gloire éternelle, de conquêtes..
- C'est bon sergent, autre chose ?
- Le courrier est arrivé du camp, il y avait une lettre pour lui : sa fameuse ex, j'crois bien, mon capitaine.
- C'était à cause de cette fille qu'il s'était engagé, non ? fit-il distraitement, enterrez la avec."

 

Malenuit


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17/06/2004

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03:29 Écrit par Anaryane | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |